Qu’est-ce qu’un chronogramme hébraïque ?

Un chronogramme hébraïque est composé d’une phrase, d’un verset ou d’une paraphrase biblique dont la valeur des lettres, une fois additionnée, indique une date. Cet usage, attesté dans les manuscrits hébreux dès le Moyen-Age, connaît un certain succès avec le développement du livre imprimé (surtout chez les éditeurs allemands) ainsi que dans la poésie néo-hébraïque[1]. Comment lire un chronogramme de ce genre ?

Prenons pour exemple la traduction du Coran d’Hermann Reckendorf qui contient la ligne suivante : [2]פה ק״ק ליפסיא ע״ר״ח סיון לשנת ׃ איש אמו ואביו ת״י״ר״א״ו לפ״ק. Ce chronogramme clôture une dédicace composée par le traducteur à la mémoire de son père rabbin.

Plusieurs éléments sont à prendre en compte pour le déchiffrer.

1/Conformément à l’usage rabbinique, Reckendorf utilise des abréviations:

ק״ק = קהילה קדישא (« sainte assemblée »)

ע״ר״ח = ערב ראש חודש (« veille du début du mois »)

2/Il renvoie ensuite à Lv 19,3, אִ֣ישׁ אִמֹּ֤ו וְאָבִיו֙ תִּירָ֔אוּ, verset de circonstance qui fait allusion à la piété filiale.

3/Chacune des lettres de l’alphabet hébraïque possède une valeur numérique. Celle de ת״י״ר״א״ו équivaut à 617 (=400 +10+200+1+6).

4/Enfin, le millénaire n’étant pas indiqué, il est fait usage de l’abréviation de לפרט קטן (« selon l’ère mineure »), date la création du monde du calendrier juif correspondant à 3760 avant l’ère commune.

Le chronogramme en question signifie donc : « Ici, (en) la sainte communauté de Leipzig, la veille du nouveau mois (= néoménie) de Sivan, en l’an 617 (« Que chacun honore sa mère et son père ») selon l’ère mineure ».

Pour en savoir plus sur les chronogrammes hébreux, consulter Hilton J., Chronograms, 5000 and more in number excerpted out of various authors and collected at many places, 1882, Londres, p. 542-545.

[1] GINZBERG L., « Chronograms », dans JE, vol. 4, p. 63-64.

[2] RECKENDORF H., Der Korân aus dem Arabische ins Hebräischen übersetz und erlaütert von Herrmann Reckendorf , Leipzig, 1857, p. ix.

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Un Sefer Torah du sud marocain

Dans le courant de l’année 2010, j’ai pu examiner partiellement un Sefer Torah originaire du Souss auprès d’un particulier résidant à Bruxelles. L’objet en question avait apparemment transité quelques années auparavant depuis le sud du Maroc vers les Pays-Bas avant d’arriver en Belgique.

Entouré d’un manteau de velours rouge orné d’une étoile dorée à six branches, le gvil (ou parchemin) affichait un aspect brunâtre. L’écriture carrée était de facture claire mais l’encre, de couleur noire, était effacée par endroit.

Le particulier qui était musulman prenait soin de mettre le rouleau en hauteur de façon à traiter les Ecritures hébraïques avec révérence. Il veillait également à ne pas toucher le parchemin pour la même raison.

Il est impossible d’en dire davantage sur l’objet qui semblait relativement ancien, mon interlocuteur n’ayant pas souhaité poursuivre l’examen du rouleau qu’il proposait de vendre en échange de quelques milliers d’euros pour le compte d’un client anonyme.

Voici à quoi ressemble un Sefer Torah, aucune photo n’ayant pu être prise alors. Ecrit sans voyelle ni ponctuation, le texte est disposé en colonnes.

sefer-torah

Source photo : Museum of the Bible. Sefer Torah sépharade (Espagne)

Dans la tradition juive, il est d’usage d’enterrer les livres sacrés et les rouleaux devenus hors d’usage. Ce Sefer Torah originaire du Souss a donc certainement dû être déterré dans des circonstances qui demeurent obscures avant d’être exflitré vers l’Europe et proposé à la vente.

Conscient de l’importance de l’objet pour l’histoire du judaïsme d’Afrique du Nord, l’intermédiaire qui officiait de négociateur estimait néanmoins à juste raison que l’objet devait trouver naturellement sa place dans un musée…

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Pluralisme et diversité religieuse au Maroc

Dans le cadre de mes recherches à l’Institut d’études orientales de Louvain, je m’intéresse à la circulation de textes sacrés en hébreu et en berbère dans les milieux juifs, chrétiens et musulmans sur le territoire marocain.

Un intérêt particulier est accordé :

  • aux langues
  • à l’histoire
  • aux processus d’échange interconfessionnel

La recherche entend :

  • enrichir le débat sur la question du pluralisme dans un contexte sociopolitique où le vivre-ensemble constitue un enjeu majeur
  • contribuer à une meilleure connaissance scientifique des diverses cultures, langues et religions présentes et passées en Afrique du Nord

Calendrier :

2014-2017

Les sujets concernés :

  • « Les premiers psaumes en berbère tachelhit. Une collection de prières chrétiennes dans l’espace nord-africain au XXe siècle ». L’article (publié) se penche sur les visées idéologiques et théologiques d’une sélection de vingt-cinq psaumes traduits en tachelhit.
  • « Une copie sépharade du Coran en hébreu. La traduction d’Hermann Reckendorf dans le manuscrit Jerusalem 8°6453». Une copie de la première traduction du Coran en hébreu publiée à Leipzig en 1857 (sujet de ma thèse de doctorat) a été réalisée au Maroc au 19e siècle pendant la Haskala ou Lumières juives. Ce manuscrit qui a appartenu au rabbin de Fez Aaron Botbol témoigne de l’intérêt des juifs marocains pour le Coran en hébreu dans un contexte où l’arabe est pourtant connu des populations juives lettrées. L’article, dont la rédaction est bientôt achevée, étudie la réception de la version du Coran de l’orientaliste allemand dans ce contexte particulier.
  • « Six psaumes berbères en caractères hébraïques extraits du manuscrit de la Haggadah de Pessah de Tinrhir (sud-ouest marocain)». La version berbère de la Haggadah de Pessah recueillie par Haïm Zafrani a fait l’objet d’une étude poussée il y a bientôt cinquante ans. Cet article fournit des observations linguistiques supplémentaires sur les psaumes 113 à 118 connus sous le nom de Hallel égyptien.
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Mais où est passé le manuscrit du Coran en hébreu de la collection Elkan Adler ?

Afif-Naima-AdlerLe catalogue des manuscrits hébreux d’Elkan Adler (1861–1946), bibliophile et collectionneur britannique, mentionne dans son index général un Coran en « langue sacrée »[1], dénomination traditionnellement appliquée à la langue hébraïque. Cependant, le professeur M. Weinstein, dans un article consacré à un Coran en hébreu conservé à Washington, signalait à juste titre qu’aucune description ne figurait à la page indiquée dans le catalogue[2]. De plus, ni la bibliothèque de la Jewish Theological Seminary ni celle du Hebrew Union College — deux institutions conservant la collection Adler — n’en offraient la moindre trace[3].

Dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai été amenée à m’interroger sur le sujet en vue d’établir l’heuristique des manuscrits du Coran en hébreu. La consultation du catalogue en ligne du Jewish Theological Seminary (JTS dans sa forme abrégée) avait alors permis de mettre au jour une référence qui semblait correspondre à la description recherchée. En effet, une notice présentait un manuscrit du Coran de la collection Adler sans toutefois en préciser la langue de rédaction (arabe, persan, hébreu ?).

La référence du document ― New York, The Library of The Jewish Theological Seminary, MS NH116 (= ENA 499) ― fut transmise à une bibliothécaire du séminaire afin d’obtenir davantage de renseignements. Ina Cohen, la responsable du service public de la bibliothèque, me signifia dès lors que le catalogue papier contenant la liste des manuscrits d’Adler en possession du JTS indiquait que le manuscrit ENA 499 était répertorié en tant que « Coran en arabe ». Ce dernier pouvait-il être en hébreu mais en caractères arabes[4] ?

Après avoir vérifié l’information auprès d’un responsable du catalogue, la bibliothécaire m’assura que le document, aussi connu sous la cote MS NH116, était à la fois écrit et rédigé en arabe.

Le manuscrit du Coran en hébreu de la collection Elkan Adler est donc, à l’heure actuelle, toujours introuvable.



[1] E. Adler, Catalogue of Hebrew manuscripts in the collection of Elkan Nathan Adler, Cambridge, 1921, p. 190.

[2] Ibid., p. 96.

[3] M. Weinstein, « A Hebrew Qur’an Manuscript », dans Studies in Bibliography and Booklore, 10, 1/2 (1971/72), p. 45, note 21.

[4] Sur certains manuscrits hébreux écrits en lettres arabes, voir J. Blau, « The Linguistic Status of Medieval Judeo-Arabic », dans N. Golb (ed), Judeo-Arabic Studies. Proceedings of the Founding Conference of the Society for Judaeo-Arabic Studies, Harwood Academic Publisher, Amsterdam, 1997, p. 45-58.

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